Du portfolio d’apprentissage à l’e-portfolio LinkedIn : accompagner la présentation de soi

Par Christine Bolou-Chiravalli (Dpt Réseau et Télécom – IUT Nord Franche Comté)

Contexte et enjeux de la présentation de soi à l’université

Dans les formations professionnalisantes comme les bachelors en IUT, la présentation de soi est un exercice central, que ce soit à l’oral, à l’écrit ou sur les réseaux sociaux professionnels. Elle vise à la fois la connaissance de soi, la valorisation des compétences et l’affirmation d’une identité professionnelle en construction (Amossy, 2010 ; Harcourt, 2020). L’émergence de plateformes comme LinkedIn transforme ces pratiques, exposant davantage les étudiants et soulevant des questions de visibilité, de réputation et de gestion des données personnelles (Sibout, 2024).

Les enseignants de communication et de PPP ont un rôle clé pour accompagner les étudiants dans la construction d’une image de soi à la fois authentique et stratégique, adaptée aux normes sociales et professionnelles. Les dispositifs pédagogiques doivent permettre de développer ces compétences, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, en tenant compte des attentes variées des interlocuteurs (pairs, enseignants, employeurs).

Cadres théoriques mobilisés

La réflexion s’appuie sur deux cadres conceptuels :

  • la théorie de la présentation de soi d’Erving Goffman (1973) appliquée à la vie professionnelle : l’analyse la « mise en scène » de soi sur les réseaux sociaux professionnels où chaque individu affiche un « front » professionnel (expériences, compétences, réalisations) pour façonner l’impression d’autrui ;
  • l’Approche par Compétence (APC), adoptée dans la réforme du bachelor (Tardif, 2006), qui encourage la structuration réflexive du parcours étudiant et la démonstration de compétences via la construction de portfolios (Poumay et Georges, 2021).

Typologie et fonctions du portfolio

Le portfolio, issu à l’origine du domaine artistique, s’est imposé dans l’éducation comme un dossier évolutif regroupant des traces d’apprentissage et des productions sélectionnées. On distingue trois types principaux :

  • portfolio d’apprentissage : dossier évolutif sur la durée de la formation, permettant de suivre l’acquisition des compétences et favorisant la réflexivité (Bibauw et Dufays, 2010) ;
  • portfolio de présentation : sélection des meilleures réalisations pour valoriser le niveau de compétence atteint, à destination d’employeurs ou de jurys de sélection ;
  • portfolio d’évaluation : dossier structuré pour attester de l’atteinte d’un niveau de compétence donné, utilisé lors d’évaluations sommatives.

Le portfolio est donc à la fois un outil d’apprentissage, d’évaluation et de développement professionnel, nécessitant une sélection rigoureuse des preuves et un accompagnement réflexif pour maximiser l’image de soi partagée.

Progression pédagogique sur trois ans

Trois ressources sont mobilisées : les cours de communication, de PPP, et de portfolio.

  • première année (BUT 1) : initiation à la dimension sociale de l’image de soi, connaissance de soi via le PPP, introduction à la réflexivité et à la gestion des traces d’apprentissage ;
  • deuxième année (BUT 2) : accent sur la diffusion de l’image de soi (Zhao, 2005), préparation au stage, création de supports multimédias, distinction entre identité numérique personnelle et professionnelle, travail sur la narration authentique et la prise de recul critique ;
  • troisième année (BUT 3) : ancrage professionnel, apprentissage de l’écriture web, création de contenus éducatifs, réflexion sur l’identité professionnelle, valorisation des compétences transférables et des situations authentiques, présentation finale du portfolio d’apprentissage.

Ce dispositif progressif vise à développer l’autonomie, la capacité d’analyse et la réflexivité critique, tout en fournissant des traces structurées du parcours de professionnalisation.

Le e-portfolio LinkedIn : articulation et enjeux

La création d’un e-portfolio de présentation sur LinkedIn implique de concevoir une image de soi destinée à un public ciblé (recruteurs, entreprises). Il s’agit d’une démarche sociologique où l’individu construit son ethos (crédibilité et adhésion) à travers le discours et la présentation de ses réalisations (Bélair et Van Nieuwenhoven 2010 ; Bibauw, 2010).

Pour être efficace, l’étudiant doit :

  • étayer ses affirmations par des preuves concrètes (liens, réalisations, recommandations) ;
  • adopter une écriture numérique adaptée : titres clairs, paragraphes structurés, mots-clés, phrases courtes et sans fautes (Degraux, 2025) ;
  • intégrer des contenus multimédias originaux et de qualité qui dépasse le personal branding ;
  • connaître les risques et les biais de son image numérique (devenir un produit ou une cible, biais de format, d’engagement) (Mhalla, 2024).

Ainsi dans ce carroussel de 5 diapositives sur une application, l’étudiant livre son ressenti de spécialiste

https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7368924466237710336/

Contenus académiques valorisables sur LinkedIn

Les contenus issus des cours de communication, de PPP ou de portfolio peuvent être adaptés à LinkedIn (Agerbæk, 2009), ainsi le jeune peut réinvestir :

  • le travail argumentatif, l’analyse critique, la rédaction de scripts, le CV, la réflexion sur les valeurs et l’identité professionnelle.
  • la présentation de la formation, d’apprentissages critiques, ou de situations d’apprentissage et d’évaluation significatives. Ainsi la participation à une journée “gestion de crise” dans le cadre du parcours “Pilote de projet” a donné lieu à cette publication qui établit des liens avec sa formation et tient compte du droit à l’image :

https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7376991930880155648/

https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7376969655296626688/

L’objectif est d’offrir une image authentique, crédible et attractive, en phase avec les attentes du monde professionnel et les spécificités de la communication numérique (Bolou-Chiaravalli et Lasne, 2024).

Ainsi, la construction d’un e-portfolio LinkedIn s’intègre pleinement dans les dispositifs pédagogiques des bachelors en IUT. Elle favorise la réflexivité, la valorisation des compétences et l’affirmation d’une identité professionnelle, tout en sensibilisant les étudiants aux enjeux et aux risques de l’exposition de soi en ligne. L’accompagnement progressif proposé permet de transformer la présentation de soi en un véritable levier de professionnalisation et d’insertion sur le marché du travail.

Bibliographie

Agerbæk, L. (2009). Is a profile in social software a learning e-portfolio? If not, could any benefits be found from linking the two? MedieKultur: Journal of Media and Communication Research, 25(46), 1–12. https://doi.org/10.7146/mediekultur.v25i46.1337

Amossy, R. (2010). La présentation de soi: Ethos et identité verbale. Presses Universitaires de France. https://shs-cairn-info.ezproxy.univ-orleans.fr/la-presentation-de-soi–9782130580959-page-13?lang=fr

Bélair, L. M., & Van Nieuwenhoven, C. (2010). Le portfolio, un outil de consignation ou d’évaluation authentique ? Dans L’évaluation, levier du développement professionnel? (pp. 161–175). De Boeck Supérieur.

Bibauw, S. (2010). Écriture réflexive et réflexion critique dans l’exercice d’un compte rendu. Revue internationale de pédagogie de l’enseignement supérieur, 26(1). http://ripes.revues.org/358

Bibauw, S., & Dufays, J.-L. (2010). Les pratiques d’écriture réflexive en contexte de formation générale. Repères pédagogiques, 2, 13–30.

Bolou-Chiaravalli, C., Bournel-Bosson, M., & Lasne, A. (2022). Professionnalisation et processus réflexif dans le nouveau diplôme proposé par les IUT : le Bachelor Universitaire de Technologie. Revue Communication & professionnalisation, 13, 122–143.

Bolou-Chiaravalli, C., & Lasne, A. (2024). Accompagner l’acquisition d’une démarche réflexive. Dans A. Messaoui & C. Pélissier (Éds.), Vers l’approche par compétences: Théories et pratiques pour l’enseignement supérieur (p. 406). Presses des Mines.

Degraux, X. (2025). Ce que j’ai appris de l’algorithme de LinkedIn. https://www.xavierdegraux.be/ce-que-jai-appris-de-lalgorithme-de-linkedin-ou-comment-maximiser-vos-publications-en-2025/

Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1 : La présentation de soi (Trad. A. Accardo). Minuit. (Ouvrage original publié en 1959).

Harcourt, B. (2020). La société d’exposition: Désir et désobéissance à l’ère numérique. Seuil.

Mhalla, A. (2024). Technopolitique: Comment la technologie fait de nous des soldats. Seuil.

Poumay, M. (2005). Le portfolio d’enseignement comme outil de développement professionnel en pédagogie universitaire : Documenter sa pratique. LabSET, Université de Liège.

Poumay, M., & Georges, F. (2021). Ressources, SA2, démarche portfolio : Quelles articulations pour quelles actions ? Communication présentée aux Journées des jeunes chercheurs en pédagogie universitaire (JJP 2021), Marseille.

Poumay, M., & Georges, F. (2022). Grille d’autoévaluation de sa compétence (LABSET) travaillée dans la SAÉ PAST (Lyon, ENTPE). Dans M. Poumay, Comment mettre en œuvre une approche par compétences dans le supérieur? (p. 217). De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.tardi.2022.01.0217

Sibout, G. (2024). Jeu de rôles : L’image de soi sur les réseaux sociaux. Éditions de l’Aube.

Tardif, J. (2006). L’évaluation des compétences : Documenter le parcours de développement. Chenelière Éducation.

Zhao, S. (2005). The digital self: Through the looking glass of telecopresent others. Symbolic Interaction, 28(3), 387–405.

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