Plaidoyer pour une langue commune, garante d’un mode commun – Rapport moral 2024 de l’AECIUT

Cécile Gavoille, présidente de l’AECIUT.

En tant qu’enseignantes et enseignants en communication, nous partageons toutes et tous cette conviction que la communication s’enracine dans la langue. Mais dans le contexte actuel, troublé par de multiples crises, nous sommes conduits à nous interroger sur cette langue que nous employons, sur les mots qui structurent notre discours et notre pensée.

Les enseignants seront soumis à une « révision nationale et politique », comme les voitures. Plusieurs mots se désémantisent, comme « fanatique » qui en vient à exprimer un vif attrait. Pendant les années de persécution du régime nazi qu’il a vécues, en tant que juif, en tant qu’intellectuel et universitaire à Dresde, dans ces années sombres qui ont détruit les êtres et une grand part de la culture européenne,  Victor Klemperer note ainsi, au fil de son journal, les déplacements, les disparitions et les inversions qui construisent la langue du IIIème Reich, qu’il nommera LTI ou Lingua Terti Imperii. Il constate un « accroissement des termes techniques, et surtout un empiètement de ces tournures sur des domaines ne relevant en rien de la technique, « où elles ont ensuite un effet mécanisant »[1].

A l’heure actuelle où les mensonges recommencent à proliférer, grâce notamment à Internet, aux bulles communicationnelles et à l’IA, laquelle peut permettre de créer des deepfakes, à l’heure où cette « terminologie mécaniste » continue de progresser, mettons nos pas dans ceux de Victor Klemperer et interrogeons-nous sur notre langue commune.

Alors que l’espace public est de plus en plus menacé et que la bagarre des mots fait rage[2] autour de termes[3] comme « universalisme », « wokisme », « identité(s) », « néoféminisme », et même celui de « démocratie », il est plus que nécessaire de penser notre situation dans la langue.

Nécessité donc de penser notre situation dans la langue car les mots sont performatifs. La langue est porteuse de croyances, lesquelles sont productrices d’actes. Les mots font croire et font faire. « On changea jusqu’au sens des mots usuels par rapport aux actes dans les justifications qu’on en donnait. », constatait Thucydide  dans la Guerre du Péloponèse, cité par Barbara Cassin, dans son livre paru en 2018, Quand dire, c’est vraiment faire. Nombreuses et nombreux, aussi bien parmi nous que parmi les femmes et les hommes politiques, sont convaincus du pouvoir des mots, pour le meilleur comme pour le pire. Pour le meilleur, rappelons les propos de Desmond Tutu qui présida la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, inventée pour éviter un bain de sang prévisible post-apartheid : « On croit d’ordinaire que le langage dit les choses. La Commission n’est pas de cet avis. Le langage, discours et rhétorique, fait les choses. Il construit la réalité. »

Enfin, nécessité de penser notre situation dans la langue parce que notre langue commune est notre « trésor commun ». Il est important de rappeler que ce trésor n’est pas figé de toute éternité mais connaît une évolution constante. C’est un trésor vivant[4],  à partir duquel peuvent s’élaborer des « paroles » singulières, expressions des individualités[5].

Plus encore, cette langue commune constitue le garant d’ «un milieu du sens commun »,  et non d’un milieu du « bon sens » qui, sous couvert d’évidences, véhicule trop souvent des clichés et une pensée congelée. En outre, ce « milieu du sens commun » est d’autant plus précieux qu’il a tout à voir avec la possibilité d’existence d’un espace public[6], intrinsèquement lié à nos systèmes démocratiques.

Or, nous constatons actuellement, de multiples atteintes à cette langue commune.

A la faveur notamment du développement des idiomes socio-professionnels et des jargons technocratiques, s’impose un langage de la fonctionnalité. Quel est-il ? Comment le caractériser ? Ce langage s’enracine dans une conception de la raison purement instrumentale, laquelle vise l’action et l’efficacité. Ce langage de la fonctionnalité multiplie les occurrences des mots suivants : « outils », « objectifs », ou encore « performance ». A y regarder de plus près, ce langage intègre des vocables issus pour l’essentiel des sphères de l’économie, du management, mais aussi de la programmation et de la mécanisation.  Or, ce langage de la fonctionnalité, centré sur la performance individuelle, participe à la dépolitisation de la réflexion, en faisant notamment porter la presque entière responsabilité de ce qui arrive à l’individu, tout en gommant le rôle clef que joue la société. Dans ce contexte, la psychologie positive, ayant pour objectif le bien-être des personnes et, in fine, le bonheur, constitue un relai et un amplificateur de ce langage. Psychologie positive qui s’est insinuée dans  tous les esprits, y compris dans ceux qui forgent nos politiques publiques actuelles : « la politique du bien-être se présente comme une alternative à l’Etat Providence jugé défaillant […] pour le dire autrement cette politique vise à transformer les masses passives en individus responsables, travailleurs et capables de s’adapter à toutes les situations. Le désir de transformation de soi a remplacé la volonté de changement social. »[7]

Ce langage de la fonctionnalité s’associe par affinité avec un principe de réduction qui se décline dans de multiples domaines, notamment dans celui de la langue. La réduction peut prendre plusieurs formes, que ce soit l’économie des mots, la réduction des échanges, ou la prolifération des abréviations ou des acronymes. Cette réduction de la langue a une dimension temporelle certaine. Comme le souligne Cynhia Fleury, dans son essai Les Irremplaçables (2018), réduire le temps dont disposent les individus, c’est réduire également le temps au cours duquel ils peuvent s’exprimer, affiner leur discours et leur pensée. D’ailleurs, elle précise que « ces mots amputés permettent également d’économiser du temps. » Mais parler plus vite, ajoute-telle, peut nous faire courir le risque de négliger la relation à l’autre, si importante dans toute communication véritable, de mal  penser ce que l’on dit, voire de ne plus penser. Par conséquent, reconsidérer notre rapport au temps, c’est également reconsidérer la langue que nous parlons. D’ailleurs, dans l’article « Lenteur » du Dictionnaire dissident du temps (2024), Mireille Deitschy remarque que la réflexion en cours sur les rythmes contemporains redonne une connotation méliorative au mot « lenteur », lequel signifie étymologiquement « souple, élastique, flexible ».

Pour finir, à la suite de Victor Klemperer, il est important de mentionner le rôle déterminant des moyens de communication. En effet, actuellement, ils amplifient les atteintes à la langue commune, en favorisant le verbalisme, le présentisme et l’entre-soi. Les réseaux sociaux sont de moins en moins sociaux, au sens où ils créeraient un espace réel de dialogue et d’ouverture. Beaucoup d’intellectuels, issus de différents champs disciplinaires, en analysent les dérives et les dysfonctionnements. En effet,  en créant des bulles communicationnelles, qui réunissent des individus partageant les mêmes idées et convictions, ces réseaux favorisent davantage le repli dogmatique des groupes ainsi constitués, trop souvent générateur de violence, que la circulation de la parole et le débat pluraliste. Par exemple, mentionnons l’explosion du cybersexisme, qui vise en priorité les femmes et peut prendre de nombreuses formes : bad buzz, revenge porn, création de compte fisha, chantage à la webcam[8]… Par conséquent, à la suite de Jürgen Habermas, nous pouvons nous demander dans quelle mesure ces réseaux modifient notre perception et notre conception de l’ « espace public ». Pour ces voix prisonnières de leurs horizons de pensée, de ce monde tronqué de l’entre-soi, nommé très justement le  « Nom-des-Pairs » par Cynthia Fleury, existe-t-il encore un espace public, en tant qu’ « espace communicationnel permettant une universalisation des intérêts englobant tous les citoyens. » ?

Les conséquences de ces atteintes (fonctionnalité, réduction, appauvrissement) à notre langue commune, aggravés par les moyens de communication de notre époque (réseaux sociaux, télévision, journaux, radio), sont multiples. Elles sont à la fois individuelles et collectives. D’un côté, un très grand nombre d’individus, angoissés, isolés, empêchés dans leur processus d’individuation, privés de cette langue qui permettrait d’élaborer une pensée propre, toujours consciente de ses limites que rappellent le « connais-toi toi-même » de Socrate,  s’inscrivant dans la trame dense de notre histoire commune, et toujours source de promesse (cf. Les Irremplaçables de Cynthia Fleury).  De l’autre côté, un espace public fragilisé. Des Etats de droits menacés. Or, l’Etat de droit n’est rien sans des individus libres, c’est-à dire des êtres individués, ayant forgé une parole et une pensée personnelles, à partir de la langue commune.

Par conséquent, plus que jamais conscientes et conscients de notre situation dans la langue, nous continuons à œuvrer, en tant qu’enseignantes et enseignants de communication, pour l’existence et le renouvellement de cette langue commune, terreau nécessaire à l’épanouissement de paroles véritablement individuées, émancipées du « Nom-des-Pairs » et du «Nom-du-Père », garantes du projet démocratique toujours à continuer. Il en va de notre responsabilité, comme le rappelle Dominique Wolton dans Sauver la communication (2005) : «  Penser la société ouverte, c’est non seulement admettre l’incommunication et repenser la cohabitation culturelle, mais c’est aussi reconnaître la nécessité de repères. ».

Notre travail, mené au cours de l’année 2024, rappelle notre indéfectible engagement au côté de cette langue commune, véritable trésor vivant, formidable puissance transformatrice, au service de notre monde commun et démocratique.  Le n°5 de notre revue Pratique de la communication, intitulé Cours de communication et recherche en LASHS, nous a proposé un espace réflexif d’approfondissement et de mise en perspective de nos pratiques. Le prix d’écriture des IUT a été présidé cette année par Elsa Godart, autrice notamment de l’essai Les Vies vides. Son sujet, « Eloge de la difficulté », a redoré le blason du mot « difficulté », un mal-aimé de nos sociétés consuméristes. Une nouvelle conf’comm au cours de laquelle Christiane Morinet, chercheuse en linguistique, nous a présenté De l’audible au lisible : le « parlé », obstacle à l’acquisition de l’écrit ? Nos Rencontres, qui ont eu lieu cette année à Brest, étaient structurées autour de trois termes et thèmes essentiels, pour continuer à penser nos sociétés ouvertes, en pleine métamorphose : l’éthique de la communication, l’intelligence artificielle et l’interculturel. Nous continuons de participer aux projets Ecri+ et FECODD (Formation Education Compétences Objectifs du développement durable). Enfin, nous poursuivons notre partenariat avec l’APLIUT, association amie depuis de longues années.

En 2025,  au cœur de l’Anthropocène, continuons à créer des espaces de réflexion où peut se dire, « dans une langue qui évolue dans le calme », comme l’écrit Victor Klemperer, et se penser, une « société ouverte », capable de construire un monde vivable pour toutes et tous, tant sur les plans politique qu’écologique. [9] C’est là tout l’enjeu de nos sociétés en transition.

2025 est riche de promesses. Nos Rencontres auront lieu les 5 et 6 juin à Tours. Merci à Véronique Auger, pour tout le travail d’organisation et son accueil. Le sujet du prix d’écriture 2025 vient d’être annoncé : « Le coûp de la liberté ». Son intitulé, en jouant sur les mots, nous invite à renouer avec le monde, dans un rapport âpre mais nécessaire : le savoir et la réflexion, en remettant en cause nos certitudes et nos préjugés, s’avèrent toujours douloureux, car ils nous conduisent à penser contre soi. C’est le « pretium doloris » (Cynthia Fleury) de l’accès au monde. Rappelons cette vérité vitale, alors que les faux gourous, Cool, Zen et Soft ne cessent de nous hypnotiser avec leur lénifiante mélodie. Posons les questions essentielles. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour vivre véritablement, et non pas simplement exister ? Quels « coûps » sommes nous prêtes à assumer pour être libres ?

Notre projet de manuel à destination des enseignantes et enseignants en IUT se poursuit, avec la réelle ambition d’allier la réflexion, solidement ancrée dans des références universitaires et académiques, à nos pratiques. A la mi-juin, je me rendrai à Colmar au colloque de l’APLIUT, animée par l’idée de renforcer nos liens avec cette association amie.

Je remercie chaleureusement Layal Kanaan-Caillol, vice-présidente de l’association, pour ses mises en perspective toujours stimulantes et éclairantes.

Je remercie également le bureau de l’association, qui ne ménage ni son temps, ni ses efforts : Corinne Paterlini, notre webmestre, Jean-Louis Fort, notre secrétaire et Pascal Plouchard, notre trésorier.

Je remercie vivement Clémentine Hougue, Anita Messaoui et Gaëlle Théval, pour leur coordination de la Revue Pratique de la communication.

Je remercie également les innombrables collègues qui s’impliquent dans la vie de notre association, d’une façon ou d’une autre : pour l’organisation des Rencontres ou pour leur participation à ce moment fort de notre communauté apprenante, par le dépôt de supports sur notre site, par leur contribution à notre revue Pratique de la Communication, par les demandes de subvention déposées auprès des directions des IUT, partout en France.

A présent, je déclare notre assemblée générale ouverte, en ce vendredi 6 décembre 2024 !

 


[1] JOLY Frédéric, La langue confisquée, lire Victor Klemperer aujourd’hui, Premier parallèle poche, 2024.

[2] POLICAR Alain, MAYER Nonna, CORCUFF Philippe (sous la direction de), Les mots qui fâchent, éditions de l’Aube, 2022.

[3] PIERRET Philippe, SAUQUET Michel, Dictionnaire interculturel, 50 mots à prendre en compte par temps d’intolérance, éd. Charles Léopold Mayer, 2024.

[4] Les Linguistes atterré·es, Le Français va très bien, merci, Tracts Gallimard, n°49, 2023.

[5] BRAUDEAU Michel, ENCREVE Pierre, Conversations sur la langue françaises, Gallimard, 2007.

[6] JÜRGEN Habermas, Espace public et démocratie délibérative, Gallimard, 2023.

[7] CEDERESTRÖM Carl, SPICER André, Le syndrome du bien-être, éditions l’Echappée, 2016.

[8] Stassin Bergère, « Revenge porn », comptes « fisha » : les ados face aux nouvelles cyberviolences », Site The Conversation, 14 décembre 2021.

[9] Collectif  d’enseignants-chercheurs Fortes, sous la direction de Cécile Renouard, Rémi Beau, Christophe Goupil et Christian Koenig, Manuel de la grande transition, préface de Jean Jouzel, Les Liens qui libèrent, octobre 2020.

Raccorder l’enseignement supérieur aux enjeux écologiques et sociaux de notre époque : telle est l’ambition du collectif FORTES. Ce collectif a été assemblé par la Campus de la Transition, dont la mission est de former pour transformer l’enseignement supérieur.

Retour en haut