Le cours de Communication, essentiel pour renforcer « la liberté cognitive » des étudiant·e·s dans un monde ultra-connecté – Rapport Moral 2025

Rédigé par Cécile Gavoille, présidente de l’AECIUT

Depuis une vingtaine d’années, nous sommes toutes et tous embarqué·e·s dans une odyssée, qui nous transforme intellectuellement et physiquement.

Appréhendés dans un premier temps comme des outils numériques, Internet, les applications, les messageries instantanées, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, ont dépassé le stade de simples outils, pour progressivement façonner un autre monde, une autre condition humaine, une « condition humaine de plus en plus numérique », comme l’indique Jean-Gabriel Ganascia dans Servitudes virtuelles, éthique et politique à l’ère numérique (2025). De nombreux auteurs développent une analyse, qui alerte sur les dangers liés au développement du numérique[1]. La plupart conçoivent notre époque comme un tournant majeur pour nos sociétés démocratiques. Ainsi, Asma Mhalla écrit dans Technopolitique comment la technologie fait de nous des soldats (2024) : « le choc technologique sera l’un des enjeux clés du XXIe siècle ».

Dans ce nouveau monde hybride, qui brouille de plus en plus en plus les frontières entre monde réel et monde(s) virtuel(s), entre réalité et fiction(s), entre vérité et mensonge(s), alors que nous sommes de plus en plus l’objet de techniques de profilage, de plus en plus ciblés par des messages commerciaux et politiques, du fait de l’utilisation massive des algorithmes par les entreprises des BigTech[2] comme Google, Facebook ou Twitter, comment parvenir à garder le cap ?

« Environ 320 milliards de mails étaient envoyés et reçus chaque jour en 2021. Ce chiffre devrait approcher 400 milliards en 2026. »[3] Avec l’apparition des réseaux sociaux et des messageries instantanées, le nombre de messages échangés explose. « En 2024, WhatsApp totalisait plus de deux milliards d’utilisateurs actifs et 100 milliards de messages sont échangés via l’application quotidiennement. »[4] Aux mails, s’ajoutent à présent des milliards de messages échangés sur les réseaux sociaux : Facebook, YouTube et Twitter, tous trois créés entre 2003 et 2006, auxquels se sont ajoutés Instagram et Snapchat, pensés dans une finalité applicative mobile, dans les années 2010, et pour finir TikTok, le nouveau venu chinois en 2016-2018, qui peu de temps après son lancement dépasse ses concurrents américains. « En 2023, Tiktok compte 1,7 milliards d’utilisateurs actifs, soit plus de 20 % des 4,8 milliards d’utilisateurs d’Internet dans le monde »[5].

Dans un monde de plus en plus liquide, où sévissent d’innombrables tempêtes informationnelles, à quels points d’ancrage les citoyen·ne·s des pays démocratiques, oscillant sans cesse entre désinformation, non-information ou sur-information, peuvent-ils s’arrimer ? Changement très important, et problématique pour nos démocraties qui ont placé en leur cœur le principe de liberté – liberté de pensée, liberté de mouvement, liberté d’opinion, liberté religieuse – : les réseaux sociaux, qui sont, rappelons-le, aux mains de grands groupes privés américains et chinois, qu’Asma Mahlla nomme les BigTech, pour souligner à la fois leur puissance économique et politique, ainsi que les liens inextricables tissés avec les États dont ils dépendent en partie, notamment financièrement, sont devenus au fil du temps la principale source d’information, ou bien souvent de désinformation de millions de citoyen·ne·s : « TikTok est de plus en plus une plateforme choisie par les jeunes pour s’informer : 15 % des 18-24 ans, et plus du quart des jeunes américains âgés de 18 à 29 ans l’utilisent régulièrement dans ce but. »[6]

Lucidité. L’odyssée que nous traversons est peuplée de monstres redoutables. Ainsi, en ce début de XXIe siècle, de l’autre côté de l’Océan Atlantique, une créature technopolitique à deux têtes, est apparue et menace nos systèmes politiques démocratiques (cf. Asma Mhalla). Pour affronter ces monstres, il est urgent de renforcer les forces de l’esprit, de nos esprits. Pris dans des courants violents, affrontant parfois des vents contraires, nous ne sommes soumis à aucune fatalité : « nous sommes toujours les pilotes et choisissons la voie », nous rappelle Jean-Gabriel Ganascia. Ou encore, sous la plume d’Asma Mhalla, « Il est faux de penser que nous ne pouvons rien faire[7]. » À côté des quatre pouvoirs qui structurent nos démocraties, s’impose à présent un cinquième pouvoir : « le pouvoir cognitif »[8]. Pour faire face à ce pouvoir, il s’agit d’exercer et de protéger notre « liberté cognitive ».

Or, c’est bien en cours de communication que nous consolidons cette « liberté cognitive ». En effet, les enseignant·e·s de communication sollicitent, éveillent, nourrissent l’intelligence des étudiant·e·s : leur cours ouvre un espace physique et mental, où peut se déployer l’esprit critique.

Continuons à penser le monde. Continuons à « dévoiler les mythes et croyances de ce monde amphinétique »[9] (néologisme formé à partir du préfixe « amphi » (des deux côtés) et de « nétique » (connexion)) qui est le nôtre, marqué par une hybridation constante entre monde physique et monde connecté. Éclairons de manière critique le mythe de la Silicon Valley, en prenant appui sur les écrits de Fred Turner qui dévoilent « la fusion entre les idéaux libertaires de cette contre-culture et le libéralisme économique débridé de la droite américaine, leur haine de l’État fédéral ». Passons au crible de l’esprit critique « le mythe de l’entrepreneur ». Rappelons qu’Elon Musk a reçu des sommes faramineuses de l’État américain : « Selon une enquête du Washington Post de février 2025, il aurait reçu en vingt ans près de 38 milliards de dollars d’aides, de financements et de commandes publiques pour le compte de la société SpaceX et près de 15,7 milliards de dollars pour son entreprise Tesla. »[10] Autres mythes à éclairer des lumières de l’esprit : « le mythe de la machine divine », fonctionnant toute seule, « le mythe cornucopien d’un monde illimité ». Rappelons que l’lntelligence Artificielle n’est pas une machine désincarnée, autonome[11]. Elle est toujours produite par des entreprises et des êtres humains. Elle mobilise également une main d’œuvre précaire et sous-payée, souvent dans des pays lointains, par exemple Madagascar[12]. De plus, elle a un coût environnemental croissant, sur lequel de nombreux rapports et essais alertent. Si l’IA continue à se développer, « d’ici 2030, la consommation d’électricité des data centers sera équivalente à celle du Japon. »[13]

En cours de communication, continuons à mener ce travail minutieux et patient sur la langue de notre époque, sur les mots rendus trop visibles, les mots invisibilisés[14], les mots créés également pour désigner de nouvelles réalités ou pour leurrer, que ce soit à l’occasion des synthèses de documents ou des débats menés en cours. Car la langue pense. La langue, les mots de la langue construisent une représentation du monde, notre représentation du monde. Les mots se teintent également d’idéologie. Relisons le livre de Victor Klemperer, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich, (1947), qui reste un phare pour éclairer nos temps tourmentés et la langue que nous parlons, pour rappeler sans relâche le lien indéfectible entre les mots et les actions.

En cours de communication, d’autres imaginaires se dessinent, grâce à des lectures, à des ateliers d’écriture, à des conférences, à des rencontres avec des autrices et des auteurs, des associations, des acteurs issus du privé comme du public. Nous poursuivons nos collaborations avec des artistes, à l’occasion de différents projets, pour revivifier nos imaginaires, « renouer avec le corps, la nature, la joie et la confiance. » Rétablir le lien avec le corps individuel, comme un moyen de retrouver un lien avec le corps social, comme c’est le cas dans la pratique théâtrale. Tous ces projets, tous ces ateliers (écriture, théâtre, lecture), et ces travaux d’analyse donnent envie de comprendre, de vivre, de prendre sa place dans la société, en tant que professionnel·le et citoyen·ne.

En somme, comme nous y invite Jean-Gabriel Ganascia, continuons à enrichir la « rose des vents numérique » de nos étudiant·e·s, instrument nécessaire pour penser et se repérer dans le monde du XXIe siècle. Deux amers ou axes se distinguent : l’être en ligne « Online » et l’être hors ligne « Offline ». Dans notre société ultra-connectée, notre être hors ligne n’est pas complètement dissociable de notre être en ligne. Jean-Gabriel Ganascia évoque un processus d’influence de notre existence en ligne sur notre existence hors ligne, qui conduit à une « réontologisation de la civilité », à une « reconceptualisation de nos relations humaines ». Notre existence connectée modifie bien en profondeur notre existence réelle et les relations que nous nouons avec les autres êtres humains. Nous n’aimons pas, nous ne lions pas des relations amicales exactement à la manière des individus du XXe siècle. De manière transverse, nous trouvons l’« en vie », tout ce qui renforce et prolonge notre vie biologique, ainsi que notre goût de la vie et le « hors vie », « cette ligne de fuite vers la sortie de la vie », marquée par « le fatalisme et le catastrophisme ».

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Notre travail, mené au cours de l’année 2025, a participé à la construction de cette rose des vents numériques. Le prix d’écriture des IUT « Le coûp de la liberté », organisé par Pascal Plouchard, a été présidé cette année par la journaliste Lea Dang, spécialisée dans les questions écologiques et sociétales, au sein du journal bimestriel Socialter. Nos Rencontres, qui ont eu lieu cette année à Tours, étaient structurées autour de deux thèmes essentiels, pour continuer à penser nos sociétés en transition et doter nos étudiant·e·s des compétences nécessaires pour s’intégrer en tant que professionnel·le·s et citoyen·ne·s : la présentation de soi et la communication responsable. Encore merci à Véronique Auger et Anne-Céline Cardot pour l’organisation sans faille de ce temps fort de notre association et leur accueil chaleureux. Nous continuons de participer aux projets Ecri+ et FECODD (Formation Éducation Compétences Objectifs du développement durable).

Enfin, nous poursuivons notre partenariat avec l’APLIUT, association amie depuis de longues années. Je remercie vivement l’APLIUT pour l’accueil qui m’a été réservé à Colmar, lors de leur 45e congrès en juin 2025, dont le sujet a donné lieu à des échanges riches et stimulants : « Les Intelligences artificielles dans l’enseignement / Apprentissage des langues étrangères ».

En 2026, pour répondre à l’économie de l’attention, qui capte nos données et notre temps, continuons à créer des espaces « d’attention conjointe »[15] et à favoriser la « liberté cognitive » de nos étudiant·e·s. Nos Rencontres auront lieu les 3, 4 et 5 juin à Montpellier. Merci à Anita Messaoui, pour tout le travail d’organisation et son accueil. Le sujet du prix d’écriture 2026 vient d’être annoncé : « Crache ton premier jet, colorie ton second. » Je reprends ici les mots de la présentation figurant sur notresite : « Écrire, c’est construire, c’est s’aventurer quelque part : dans un atelier d’écriture, « l’écriture est conçue comme une aventure où les mots en savent souvent plus que nous, où l’on écrit pour savoir ce qu’on a à dire et qui n’existe pas encore, mais aussi comme un territoire où l’on peut se libérer de certains secrets en les enfouissant dans les replis cachés des phrases » (Michèle Monte). Ne nous privons surtout pas de ce pouvoir et de cette liberté ». Merci à Pascal Plouchard pour son investissement dans ce projet, qui existe depuis 2018. Les Carnets de l’AECIUT vont voir le jour cette année, afin de nous offrir un espace de partage et de réflexion.

Notre projet de manuel à destination des enseignantes et enseignants, avec la réelle ambition d’allier la réflexion, solidement ancrée dans des références universitaires et académiques, à nos pratiques, est toujours en cours.

Je remercie chaleureusement Layal Kanaan-Cayol, vice-présidente de l’association, pour ses mises en perspective toujours stimulantes et éclairantes.

Je remercie également le bureau de l’association, qui ne ménage ni son temps, ni ses efforts : Corinne Paterlini, notre webmestre, Jean-Louis Fort, notre secrétaire et Pascal Plouchard, notre trésorier.

Je remercie vivement Clémentine Hougue et Anita Messaoui, pour leur implication dans la création des Carnets de l’AECIUT.

Je remercie également les innombrables collègues qui s’impliquent dans la vie de notre association, d’une façon ou d’une autre : pour l’organisation des Rencontres ou pour leur participation à ce moment fort de notre communauté apprenante, par le dépôt de supports sur notre site, par leur contribution à notre revue Pratique de la Communication, par les demandes de subvention déposées auprès des directions des IUT, partout en France.

À présent, je déclare notre assemblée générale ouverte, en ce vendredi 5 décembre 2025 !


[1]SADIN Éric, L’Intelligence artificielle ou l’Enjeu du siècle, anatomie d’un anti-humanisme radical, l’Échappée, 2021.

[2]« Les BigTech ne sont pas des acteurs du système, ils sont à la fois l’infrastructure – la condition du nouveau système économique – et la superstructure, en tant qu’entités idéologiques et politiques » in MHALLA Asma, Technopolitique, comment la technologie fait de nous des soldats, « Introduction », p19-20, Seuil, 2024.

[3]SATIEL François, Sassoon Virginie, Faire la paix avec nos écrans, Flammarion, 2025 – p. 176.

[4]NOCETTI Julien, Tous influencés par les réseaux sociaux ? La Documentation française, 2025.

[5]NOCETTI Julien, op.cit.

[6]NOCETTI Julien, op. cit.

[7]MHALLA Asma, Cyberpunk, Le nouveau système totalitaire, Seuil, 2025.

[8]MHALLA Asma, op.cit.

[9]SALTIEL François, SASSOON Virginie, op. cit.

[10]SALTIEL F, SASSOON V, op.cit.

[11]ALOMBERT Anne, Schizophrénie numérique, Allia, 2023.

[12]LAROUSSERIE David, « IA : des humains sont essentiels pour entraîner les systèmes », Le Monde, 22 juin 2025.

[13]CHAPERON Isabelle, « IA : « D ‘ici à 2030, la consommation d’électricité des data centers sera équivalente à celle du japon », Le Monde, 10 avril 2025.

[14]ERTZSHEID Olivier, « Blacklisté – sur le rapport fasciste de Trump au langage », in Revue AOC (Analyse, Opinion, Critique), #2, Fascisme 2.0, été 2025.

[15]CITTON Yves, Pour une écologie de l’attention, éd. Seuil, 2014.

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